La deuxième bataille de Fallujah (novembre 2004)


LA DÉFAITE DE L'INSURRECTION SUNNITE


Combined Air Operations Center (CAOC)
Combined-Air-Operations-Center--Al-Udeid-Air-base--Qatar.jpgC'est de la base de l'US Air Force d'Al-Udeid au Qatar que les frappes aériennes sur Fallujah furent coordonnées avec la plus grande précision

L'opération "Phantom Fury"


M-109-A6-Paladin--1-.jpgLe M 109 A6 Paladin est un canon automoteur de 155 mm destiné à l'appui des unités blindées et mécanisées de l'US Army. C'est un matériel qui commence à vieillir

    Durant tout le mois d’octobre, la ville de Fallujah est attaquée nuit et jour par l’aviation américaine. Concentrations de combattants, dépôts de matériels, positions fortifiées, sont repérés et pris sous des bombardements ciblés. Les raids s’intensifient et laissent de moins en moins de répit aux 3000 insurgés qui comprennent l’imminence de l’offensive ainsi que l’impasse dans laquelle ils se trouvent. Pendant plusieurs semaines, les forces américaines simulent des attaques afin de tester les défenses des islamistes. Des unités des forces spéciales sont à l’œuvre dans Fallujah même, à des fins de reconnaissance des futurs objectifs.

La bataille du mois de novembre s'est déroulée sans boucliers humains. Fallujah ne pouvait désormais plus offrir de protection à la guérilla, et les frappes de l'artillerie américaine furent d'une terrible efficacité

    La presse parle rapidement de « bourbier », « d’enlisement » ou de troupes américaines tenues en échec lorsqu’elles battent en retraite après un simulacre d’assaut. Mais entre temps, les insurgés qui ont cru au déclenchement de l’offensive ont dévoilé leurs positions. Celles-ci sont immédiatement repérées et intégrées dans les plans d’attaque. D’autres simulations les induisent en erreur, les obligeant à se redéployer inutilement au Sud et à l’Est de la ville, là où justement l’état-major américain souhaite les attirer. C’est une résistance affaiblie et désorientée qui s’apprête à recevoir le choc principal.

Secteurs-d-attaque-US--1-.jpgÀ partir de ses bases de départ, l’offensive sur Fallujah suit un axe Nord-Sud organisé en 6 couloirs de pénétration empruntés par des unités du US Marines Corps en bleu et de l’US Army en vert

    Celui-ci a lieu dans la nuit du dimanche 7 au lundi 8 novembre 2004. L’opération Phantom Fury est lancée. Elle est doublée par l’opération Al-Fair côté irakien. La participation des forces de sécurité du gouvernement Allaoui est importante. Elle permet d’affirmer l’existence du tout nouveau gouvernement irakien post-Saddam Hussein au côté de l’allié américain. Le gouvernement Allaoui a compris qu’il jouait sa crédibilité à un moment où ses policiers et ses militaires sont assassinés dans tout le pays. La reconquête de Fallujah est autant son affaire que celle des Américains. Ce sont ces derniers qui vont, cependant, porter l’essentiel de l’effort et protéger leur allié dans la bataille.

Secteur-de-l-h--pital--1-.jpgLes premiers objectifs de l'assaut sont le secteur de l'hôpital et les deux ponts principaux à l'Ouest de la ville

    Celle-ci débute le 7 novembre à 19.00 par la prise de l’hôpital situé à l’Ouest. Alors que les US Marines sont en appui, protégeant ses flancs, le 36e bataillon de commandos irakiens prend d’assaut l’hôpital ainsi que deux ponts enjambant l’Euphrate. Il s’agit de soustraire ce lieu à la guérilla qui l’avait utilisé à des fins de propagande, laissant les journalistes y filmer des victimes civiles lors des premiers combats. Privés de l’hôpital, les insurgés sont également bloqués à l’Ouest par la prise des ponts principaux.

Plan-de-la-bataille-au-1er-jour--1-.jpgLa situation au lundi 8 - mardi 9 novembre 2004

Phase-Line-Jenna--1-.jpgLa ligne Jenna, limite Sud de l'opération Phantom Fury

    C’est alors que l’armée américaine lance sa véritable offensive, sur un axe Nord-Sud quadrillé en 6 couloirs de pénétration. Le plan est simple en son principe. Les forces de la coalition, unités mécanisées en tête, balayent la ville du Nord au Sud, anéantissant les forces islamistes principales. Arrivées au Sud de Fallujah, le long de la ligne Jenna, elles font demi-tour et remontent en sens inverse vers le Nord afin de nettoyer les poches de résistance restantes.

Air-strike--1-.jpgFrappe aérienne directe sur un bâtiment dans Fallujah

    Dans un espace urbain étroit et saturé de RPG, de pièges, de mines et de canons sans recul faciles à dissimuler, il n’est pas question de livrer une coûteuse bataille d’infanterie dès le départ. L’infanterie américaine sera systématiquement protégée par des moyens blindés jusqu’au contact. Appuyées par des frappes aériennes rapprochées (Close Air Support ou CAS) et des tirs d’artillerie dévastateurs, les unités blindées et mécanisées américaines écrasent tout sur leur passage.

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Colonne de M1 Abrams dans le désert irakien

2-M2M3A3--1-.jpgDepuis la première Guerre du Golfe le  M2 Bradley a fait la preuve de son efficacité en tant que Véhicule de Combat d'Infanterie (VCI). Bien armé, bien protégé, rapide, il emporte dans ses flancs un groupe de combat d'infanterie. Avec le M1 Abrams il constitue un binôme tactique d'une redoutable efficacité

Fallujah--2----November-2004.jpgL'AAVP7 A1 Amtrack est un engin blindé amphibie utilisé par le Corps des Marines. Prévu à l'origine pour des opérations de débarquement, son exceptionnelle robustesse en a fait un véhicule de transport de troupes utilisé par les US Marines en combat urbain à des centaines de kilomètres de la mer

Stryker-1-.jpgStryker


    Les M1 Abrams et les M2 Bradley bousculent toute résistance et la combinaison de leurs feux est mortelle. Le Chain gun de 25 mm du Bradley, capable de détruire des engins blindés légers, est d’une précision redoutable même lorsqu’il tire en mouvement. Quant au canon de 120 mm du M1 Abrams, rien ne peut lui résister a fortiori lorsque les combats ont lieu à bout portant. Mitrailleuses de 12,7 et de 7,62, missiles TOW, sans même parler de l’armement de l’infanterie portée dans les M2 Bradley, complètent cet impressionnant arsenal qui vient rapidement à bout des insurgés islamistes.

M1A1-shot-in-Fallujah--1-.jpgTir direct au canon de 120 mm sur une habitation dans Fallujah par un char M1 Abrams

Joulwan-park--1-.jpgColonne d'engins blindés M1 Abrams et Amtrack aux abords du parc de Joulwan après une "gun run"

    Ces derniers ne parviennent pas à arrêter d’aussi puissants blindés dont la vitesse est également surprenante. Les tankistes américains se livrent ainsi à de véritables « chevauchées au canon » (gun runs), roulant à toute vitesse sur les grands axes de circulation afin de dévoiler les positions de tir de l’ennemi. Ces dernières, à peine repérées, sont « traitées » par les blindés eux-mêmes, si ce n'est par l’artillerie ou l’aviation utilisant des bombes guidées par laser (Guided Bomb Unit ou GBU) en CAS, ou les terribles AC 130 Spectre dans les minutes qui suivent.

Idéal pour l’appui aérien rapproché des troupes au sol (Close Air Support), l’AC 130 Spectre est, au sens littéral, une véritable canonnière volante (gunship). Déjà utilisé pendant la guerre du Vietnam, il a depuis été amélioré avec l’intégration de systèmes de conduite de tir qui augmentent la précision déjà meurtrière de ses armes. Le calibre des munitions visibles sur cette photographie laisse imaginer la puissance de feu d’un tel avion


    De puissants bouteurs chenillés Caterpillar D9 blindés ont été prévus afin de dégager tous les obstacles et "déceptions" imaginables en milieu urbain. Les enseignements des raids de l’armée israélienne dans la bande de Gaza ont été retenus. Mais à Fallujah, de nuit comme de jour, l’armée américaine a surtout montré son exceptionnelle efficacité, et sa capacité à intégrer les frappes interarmes à tous les échelons en temps réel.

FIST--1-.jpgUne équipe FIST (Fire Support Team) dirigeant une frappe aérienne dans Fallujah
FIST--1--copie-1.jpg

    Cette capacité, elle le doit en grande partie à de petites équipes de 4 hommes, extrêmement mobiles, se faufilant très discrètement dans les décombres de la ville, traquant les concentrations d’insurgés, repérant les positions de tir et de résistance. Ce sont les équipes FIST (Fire Support Team) déjà à l’œuvre avant la bataille dans Fallujah. Les FIST sont composées d’un observateur avancé d’artillerie, d’un officier contrôleur pour l’aviation tactique et de 2 spécialistes en transmissions.

    L’ensemble des équipes étant essentiellement équipé de moyens d’observation et de communication. Ils furent les « yeux » des armes d’appui. De jour comme de nuit, les FIST accomplirent un travail admirable, en débloquant les situations tactiques les plus difficiles en milieu urbain. Accompagnant au plus près les unités de combat, les FIST guidèrent avec la plus grande précision les tirs d’artillerie, les frappes aériennes, mais aussi les tirs d’infanterie (mortiers de 81 mm, missiles TOW, M 136 AT4, mitrailleuses 12,7...) qu’elles déchaînèrent sur les combattants islamistes.

Gare-de-Joulwan.jpgLe secteur de la gare dans le quartier de Joulwan

    Ces derniers lâchent pied dès le début de la bataille. Ils sont écrasés et nombre d’entre eux périssent sans comprendre d’où viennent les tirs. Dans la nuit du 8, une brèche est d’emblée ouverte dans le quartier de Joulwan aux abords de la gare ferroviaire. Celle-ci est très rapidement sécurisée et, avec elle, un grand axe routier Est-Ouest bien visible sur les images satellites. Cet axe, appelé « Michigan one », conduit directement au centre-ville. Les combats sont, cependant, très durs dans le quartier de Joulwan où les US Marines se heurtent aux positions islamistes les mieux défendues. Le 10 novembre, jour anniversaire de la création du Corps des Marines des Etats-Unis, soit deux jours après le début de l’offensive, 70% de la ville de Fallujah est aux mains des Américains. La ligne Jenna est atteinte.

Highway-10--1-.jpgL'échangeur autoroutier situé à l'Est de Fallujah. Coupant la ville en deux, la Highway 10 - "Michigan One" dans sa partie urbaine - visible d'Ouest en Est, relie Bagdad à Amman. C'est cette Highway 10 que la coalition a surnommé la "route de la mort"

    La guérilla sunnite s’est quasiment effondrée. Les insurgés forment dorénavant des poches de résistance dispersées et isolées, et ils livrent leurs derniers combats. Ces derniers perdent en intensité dans le quartier de Joulwan à l’Ouest de la ville, mais ils sont encore âpres au Sud-Ouest dans les quartiers de Rezala, Nazal et Jebail. Les affrontements les plus acharnés ont lieu autour des mosquées, parce qu’il s’agit à la fois de lieux de cultes mais également de centre de commandement ou de dépôts d’armes et de munitions. Les forces américaines tentent d’en confier la fouille et le nettoyage aux soldats irakiens chaque fois que cela est possible.

Mitrailleuse-sur-toit--1-.jpgPatrouille-US-Irakiens--1-.jpgSoldats irakiens et américains dans Fallujah

    La physionomie des combats est désormais celle d’un harcèlement à l’arme légère à partir des toits. Les maisons doivent être fouillées une par une. Les islamistes ne respectent pas les règles d’emploi du drapeau blanc, et plusieurs cas de traîtrises sont signalés (cf. infra le récit du journaliste Dexter Filkins). Le 11 novembre, la compagnie Bravo du 1/8 (1er bataillon du 8e Régiment de Marines) est victime d’une de ces traîtrises au cours de laquelle plusieurs US Marines sont tués. Piégeant les cadavres des leurs, les insurgés tuent et blessent d’autres soldats. De tels faits rendent compréhensible la réaction de soldats américains qui vident leurs chargeurs sur des cadavres (les secousses provoquées par les impacts pouvant déclencher l'explosion d'une grenade dégoupillée à moindre risque par exemple), ou qui préférent achever un ennemi blessé plutôt que de risquer une dernière action de celui-ci.

Prisonnier--1-.jpgCivil ou insurgé?

US-Marines-de-la-compagnie-Bravo-du-1-3--1-.jpgUS Marines de la compagnie Bravo du 1/3

    Dans le confort de nos salons, il nous est impossible de comprendre de tels gestes, telle cette exécution filmée en direct par Kevin Sites, cameraman « embeded » de la NBC. Suivant des US Marines du 3/1, il en surprend un en train d’achever un blessé dans une mosquée le samedi 13 novembre. Comme l’exécution du Viêt-Cong Nguyen Van Lem par le colonel Nguyen Ngoc Loan lors de l’offensive du Têt, l’image fit le tour du monde avec les titres que l’on peut imaginer dans nos journaux (cf. LESER (Éric), « L’US Army confrontée à un nouveau scandale de crimes de guerre », Le Monde du mercredi 17 novembre 2004).

AT4--1-.jpgBien que le lance-roquette M 136 AT 4 soit une arme antichar et que l'insurrection ne disposait pas de véhicules blindés, son utilisation se révéla très efficace contre les bâtiments et les bunkers

    Sans cautionner ce type de comportement - surtout s’il tend à se « normaliser » -, comment le condamner pour autant quand, dans un conflit, des combattants qui se battent sans uniforme, qui utilisent les populations civiles comme bouclier humain, qui ne respectent pas les règles élémentaires de la guerre, s’acharnent justement à faire que l’on ne comprenne plus ce qu’est un crime de guerre ? S’il est vrai que dès l’époque des événements, Amnesty International reconnaissait que des crimes de guerre avaient été commis des deux côtés, nos opinions publiques ont préféré de loin ne voir que ceux de l’armée américaine. Parce qu’ils étaient filmés contrairement à ceux des islamistes et, pour beaucoup, parce qu’ils étaient avant tout commis par des Américains. Or, pour la plupart des soldats ayant agi de la sorte, beaucoup l’ont fait avant tout pour se protéger et non par sadisme. On ne pourra pas en dire autant des insurgés sunnites dont le fanatisme le disputait à la cruauté la plus totale comme le prouvaient déjà leurs vidéos, et comme devait le prouver bientôt la découverte de nombreux cadavres d’otages dans les ruines de Fallujah.


Scènes de combat urbain

Position-de-mortier.jpgUtilisation des toits et des points hauts afin d'observer les environs
Soldats-2.jpgPénétration dans les bâtiments par des brèches
US-Marines-sur-les-toits.jpgDégagement des angles de tir tout en utilisant le bâti urbain en protection
Fallujah-8.jpg
Un-bond.jpg
Progression par bonds de point protégé en point protégé

Spc.-Jose-A.-Velez.jpg
Le nettoyage des maisons une par une. Originaire de Lubbock (Texas), le Spc. Jose A. Velez du 2/7 de la First Cav inspecte un bâtiment le 9 novembre. Il sera tué par un sniper quatre jours plus tard


Dexter Filkins est correspondant de guerre du New York Times. Journaliste "Embeded" durant la bataille de Fallujah, il est un témoin direct des combats.

Dexter-Filkins.jpgDexter Filkins pendant la bataille de Fallujah

    Huit jours après l'entrée des Américains dans Fallouja, deux Marines avancent, la peur au ventre, vers les entrailles noircies d'une mosquée trouée par des obus de char. Comme les deux hommes montent prudemment l'escalier du minaret, une salve de coups de feu éclate, tirée par un insurgé dissimulé en haut de la tour. Une balle touche l'un des Marines en plein visage. Son sang gicle, éclaboussant son compagnon, derrière. Le Caporal William Miller, 22 ans, s'écroule en silence, mortellement touché. En bas, d'autres Marines appellent: "Miller! Miller!" Le mot d'ordre quasi mystique des Marines selon lequel on n'abandonne jamais un camarade sur le carreau se répand dans le groupe. L'un après l'autre, les Marines s'engagent dans l'obscurité des escaliers. Les coups de feu redoublent. Il faudra quatre tentatives pour que le corps sans vie du Caporal Miller émerge enfin, porté par des hommes couverts de poussière. Mais d'autres insurgés se rapprochent et tirent. Les Marines courent sous les balles de mitrailleuses. "J'essayais de le sortir de là, vous comprenez?", expliquera le Caporal Michael Gogin, 19 ans.

    Huitième jour de combat de proximité à Fallouja: la plus longue période de combat urbain que des militaires américains aient vécue depuis la guerre du Vietnam. Souvent, les soldats étaient si près de l'ennemi qu'ils pouvaient voir leurs yeux. Même pour un reporter qui a couvert une demi-douzaine de conflits, se retrouver ainsi avec une unité combattante à Fallouja a été une expérience unique, une plongée dans une bataille différente de toutes les autres. Des premières roquettes tirées depuis la ville sur les Marines qui avançaient jusqu'au vacarme des derniers affrontements, les sensations de cette bataille furent extraordinaires, parfois presque irréelles. Pour cette nouvelle génération de soldats américains, l'intimité du combat, le plongeon dans une guerre urbaine où il faut broyer, écraser, expulser d'une ville des guérilleros retranchés, était une expérience nouvelle. Quelque chose qu'ils auront sans doute à répéter.

    Le prix payé par les Américains jusqu'ici à Fallouja - du 8 au 18 novembre - est de 51 morts et 425 blessés. Un bilan qui pourrait encore s'alourdir et qui excède déjà celui de toutes les précédentes batailles d'Irak. Pour les 150 hommes de la compagnie Bravo du premier bataillon du 8e Régiment de Marines que j'ai accompagnés, les combats ont été aussi durs, ni plus ni moins, que pour les autres unités de l'avant-garde. Ils ont avancé à travers les rues étroites de la ville, jusqu'au cœur même de la résistance irakienne, pratiquement toujours à pied, rarement protégés par des chars ou des blindés, 35 kg d'équipements chacun sur le dos. En huit jours de combats, la compagnie Bravo a eu 36 victimes dont 6 morts, ce qui veut dire que, pendant plus d'une semaine, les hommes de l'unité avaient un risque sur quatre d'être tués ou blessés.

Dragoneye.jpgDrone Dragoneye

    Le bruit, la vision et les sensations de la bataille sont à la fois aussi anciens que la guerre elle-même et aussi nouveaux, parfois, que les derniers systèmes d'armes du Pentagone. L'étrange "pop" des canons des avions AC-130, rôdant au-dessus de la ville à la nuit tombée, ouvrant le feu sur des insurgés souvent très près des Américains. Le mystérieux vrombissement des appareils sans pilote Dragon Eyes, sillonnant le champ de bataille en tous sens tandis que leurs caméras renvoient leurs images en temps réel à la base. La lueur des fusées éclairantes lancées ici et là par les guérilleros pour repérer leur cible. (...) Le bref silence entre le "ping"discret d'un obus quittant son tube de mortier et l'explosion quand il frappe. Les hurlements des Marines lorsqu'un de leurs camarades, en l'occurrence le Caporal Jake Knospler, a une partie de la mâchoire emportée par une grenade. "Oh non, non, non!", criaient les hommes en tirant le corps du caporal. Cet épisode-là s'est produit vers 2 heures du matin par une nuit sans lune. Rien, absolument rien du combat que j'ai vu à Fallouja ne ressemblait aux films de guerre du cinéma. Par moments, pourtant, il ne semblait guère plus réel. Les obus de mortier et les grenades tirées au lance-roquettes ont commencé à pleuvoir sur la compagnie Bravo à la minute même où les hommes ont commencé à sortir de leurs véhicules blindés. On aurait dit un feu d'artifice comme on en voit le 4 juillet -fête de l'indépendance américaine- au pays. Sauf que des immeubles entiers, des minarets et des êtres humains étaient vaporisés dans ces barrages d'obus. Un homme vêtu d'une longue dishdasha blanche - la djellaba irakienne - rampait à travers un terrain vague, cherchant à se mettre à l'abri derrière une plante noueuse: il s'est effondré sous une rafale tirée par un char américain.

    Les victimes, parfois, arrivent elles aussi en rafales. Le premier matin de la bataille, au cours d'un combat féroce pour le contrôle de la mosquée Mohammadia, 45 Marines du 3e peloton de la compagnie Bravo foncent à travers la 40e rue de la ville sous les tirs des insurgés. Quand ils parviennent de l'autre côté de la voie, cinq d'entre eux gisent dans leur sang au milieu de la rue. Les Marines retournent vers eux pour les ramasser. Il est trop tard pour le Sergent Lonny Wells, qui mourra sur le bas-côté. L'un des hommes qui est allé récupérer son cadavre sous les tirs était le Caporal Nathan Anderson. Il mourra à son tour trois jours plus tard dans une embuscade. La mort de Wells a été une grosse perte pour le moral du peloton. Le sergent, qui commandait une petite escouade, avait personnellement écrit aux parents de ses hommes les plus jeunes pour les assurer qu'il ferait tout pour les protéger pendant leur séjour en Irak. "Il adorait jouer aux cartes, se souvient le Caporal Gentian Marku. Il connaissait toutes les probabilités." Le Caporal Nick Ziolkowski, qu'on appelait Ski, était sniper, tireur d'élite dans la compagnie. Des heures durant, il restait assis sur le toit d'un immeuble, l'œil collé au viseur de son fusil spécial M40, attendant qu'un insurgé apparaisse dans son champ de tir. Parfois, pour mieux scruter ses cibles, le caporal ôtait son casque. Grand, plutôt beau et très chaleureux, le Caporal Ski était l'un des types le plus populaires de la compagnie. Contrairement à la plupart des snipers, qui apprennent à tirer dans les campagnes où ils voient le jour, Ski avait grandi à Baltimore et n'était guère familier des armes. Sa passion était le surf et au Camp Lejeune, base habituelle de la compagnie Bravo, il organisait souvent ses journées en fonction de l'heure des marées. "Tout ce dont j'ai besoin maintenant, nous dit-il un jour à la Grande Mosquée de Fallouja, où il se reposait après avoir tué trois hommes dans la même journée, c'est une plage et un peu de vagues." Ce jour-là, c'est un peu comme si le caporal avait vu venir sa propre mort. "Nous autres snipers sommes désormais les soldats américains le plus visés", dit-il. Pendant la première offensive contre Fallouja en avril, confia-t-il, les tireurs d'élite s'étaient montrés particulièrement meurtriers pour les insurgés. Cette fois, les officiers des renseignements militaires avaient averti: les snipers seraient sans doute des cibles privilégiées. "Ils vont essayer de nous avoir." Un peu plus tard, Ski était sur son toit, dans le quartier de Shouhada, scrutant l'horizon. Pour mieux voir, comme à l'accoutumée, il avait enlevé son casque. La balle qui l'a tué l'a touché en pleine tête, par-derrière.

R--troviseur--1-.jpgVoir sans être vu

    L'une des impressions les plus marquantes que m'ont laissées les Marines de Fallouja est leur jeunesse. Tout le monde sait que les soldats sont souvent jeunes. Mais c'est autre chose que de voir ces hommes à peine sortis de l'adolescence, dont beaucoup étaient encore au lycée quand cette guerre a commencé, tuer d'autres hommes. Il faut les voir pourtant se battre comme des gamins pour les paquets de Smarties distribués avec les rations! (...) L'un des jeunes de la compagnie Bravo s'appelait le Caporal Romulo Jimenez II, 21 ans. Originaire de Virginie, il passait son temps à montrer ses tatouages - des flammes grimpant le long de son bras - et à parler de sa Ford Mustang 1992. Les types du 2e peloton l'aimaient bien. Il avait présenté sa sœur à un autre Marine, le Caporal Sean Evans, et les deux s'étaient mariés. Quelques jours avant le début de la bataille, Jimenez avait appelé Katherine pour lui demander de refaire l'intérieur de sa Mustang pour son retour. "Fais-la vraiment belle, OK?" Le mercredi 10 novembre, à 14 heures, il a pris la balle d'un sniper irakien dans le cou. Il est mort instantanément. Malgré leur jeunesse, les Marines dominent les gens de leur âge dans le civil, en termes de maturité et de "tripes". Beaucoup des meilleurs Marines de la compagnie Bravo, ses tueurs les plus compétents, avaient 19, 20 ans. Ses trois lieutenants, chacun responsable d'une cinquantaine d'hommes, avaient 23, 24 ans. Ensemble, ils forment comme des bandes anonymes. Mais les hommes qui livrent les guerres de l'Amérique semblent invariablement originaires de villes petites et moyennes, loin des grandes artères du pays. Alignez un groupe de Marines, demandez-leur d'où ils viennent et ils vous donnent toute une liste de lieux comme Pearland au Texas, Lodi en Ohio ou Osawatomie au Kansas. Un exemple type de ceux qui se sont battus à Fallouja s'appelle Chad Ritchie, un caporal de 22 ans, originaire de Keezletown en Virginie. Agent des renseignements militaires, lunettes et ton sobre, le caporal nous a dit combien il était heureux de s'être éloigné de sa petite ville de naissance. Il regrettait, bien sûr, le bon temps qu'il prenait le vendredi soir avec ses copains dans les champs. "On allume un feu de camp, on approche nos camionnettes, on met la musique à fond, on discute en buvant des bières." Comme beaucoup des jeunes de la compagnie Bravo, Chad s'est engagé dans les Marines pour l'aventure. "Ceux qui sont restés là-bas vivent avec leurs parents et gagnent 7 dollars de l'heure, dit-il. Moi, je ne voulais pas être comme ces gens qui vieillissent sur place et le regrettent ensuite. De temps en temps, il faut faire quelque chose de difficile, quelque chose qui n'est pas sa tasse de thé. Un homme a besoin de vérifier s'il a des tripes."

    Les Marines ont souvent montré les leurs à Fallouja. Pour autant, la peur ne leur est pas étrangère. Une nuit, alors qu'elle campait dans un bâtiment de la garde nationale irakienne au milieu de la ville, la compagnie Bravo a été prise sous d'intenses tirs de mortier qui se rapprochaient. Les insurgés avaient pris l'immeuble en tenailles, tirant à gauche et à droite. Entre deux salves, dans le hall du bâtiment où les hommes s'étaient retranchés, on entendit monter le murmure de sourdes prières. Et puis, inexplicablement, les tirs se sont arrêtés. Par une autre nuit sinistre, un groupe du 1er peloton s'est engagé dans l'obscurité d'une ruelle de Fallouja. Tout à coup, les Marines se sont retrouvés face à un groupe d'Irakiens en uniforme de la Garde nationale. Leurs vêtements portaient même le petit morceau d'adhésif rouge et blanc qui devait permettre aux Américains de reconnaître les Irakiens alliés: les autres étaient susceptibles d'être tués. À la vue du signe rouge et blanc, les Marines ont salué. Les hommes en uniforme irakien ont ouvert le feu. Le Caporal Anderson est mort sur-le-champ. L'un des blessés, le soldat Andrew Russel, s'est effondré dans un hurlement de douleur, la jambe presque sectionnée. Un autre groupe de marines, entendant les coups de feu, se sont rués au secours des camarades. L'embuscade était bien préparée. Un véritable feu d'artifice les attendait, secouant la compagnie plus fort qu'aucun autre épisode de la bataille.

    Dans l'obscurité, les hommes se hurlaient dessus. D'autres restaient plantés là. Alors que le Lieutenant Andy Eckert s'époumonait pour reprendre le contrôle, le peloton paraissait au bord de la panique. "Tout le monde avait peur, expliquera ensuite l'officier. Si le leader ne peut pas tenir, l'unité ne tient plus." L'unité a tenu, finalement. Mais seulement après l'intervention de l'officier commandant la compagnie Bravo, le Capitaine Read Omohundro, un Texan de 34 ans. Il devra d'ailleurs le faire plusieurs fois pendant la bataille pour empêcher l'effondrement de ses unités. Il le fera à sa manière, calme et résolue, y compris sous le feu. (...) "Ouvrez l'œil! lancera-t-il. Nous n'en avons pas encore fini avec cette guerre..."

in "Dans l'enfer de Fallouja", Le Monde, mardi 23 novembre 2004

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