Le "Surge" et l'arrivée du Général David H. Petraeus
L’année 2006 est particulièrement meurtrière pour les Irakiens. Rien qu'à Bagdad plus de 16 000 d’entre eux périssent dans le cycle
attentats-représailles. Aux attentats suicides d’Al-Qaida répond le terrorisme des escadrons de la mort de l’Armée du Mahdi. Les pertes de la
coalition, essentiellement américaines, sont elles aussi en augmentation. Cependant, c'est au cours de cette année particulièrement sanglante, que l'armée américaine parvient à porter un coup
sévère aux terroristes en éliminant le 7 juin le symbole même de la terreur, le chef reconnu d'Al-Qaida en Irak: Abou Moussab
Al-Zarkaoui (cf. infra). Sept jours pus tard, le 14, le gouvernement irakien lance une vaste opération anti-terroriste dans Bagdad.
ABOU MOUSSAB AL-ZARKAOUI (1966-2006)

Rarement homme n’aura autant incarné la terreur et la barbarie de
l’islamisme radical que le Jordanien d'origine palestinienne Abou Moussab Al-Zakaoui. Appelé par ses partisans le « Lion de Mésopotamie », il se donna également le titre de « Prince d’Al-Qaida
au Pays des Deux Rivières » (c’est-à-dire l’Irak).
Resté longtemps énigmatique et peu connu du public, il commence à se faire connaître à l’occasion du déclenchement de la guerre en Irak, en 2003, où il organise des attentats
particulièrement meurtriers et commet des crimes atroces. Depuis, un documentariste jordanien, Fouad Hussein, a réalisé une remarquable
émission du vivant même d’Al-Zarkaoui. Ce documentaire fut diffusé par la chaîne ARTE le 1er mars 2005. Jean-Charles Brisard et
Damien Martinez lui ont aussi consacré un livre édité chez Fayard : « Zarkaoui, le nouveau visage d’Al-Qaida » (2005).
Abou Moussab Al-Zakaoui est né le 20 octobre 1966 dans la ville de Zarka, non loin d’Amman en Jordanie. À l’origine, il s’appelle Ahmad Fadil Nazzal Al-Khalayleh, mais c’est
cette naissance à Zarka qui devait lui laisser le nom que nous lui connaissons maintenant : Al-Zakaoui ou le « Zarkaien ». Issu d’un milieu bédouin, et d’une famille pauvre de dix enfants, il
n’a quasiment pas fait d’étude. Touché par la misère et le chômage, il se tourne vers le djihad dès la fin des années 1980. Il se rend au Pakistan avec l’intention de passer en Afghanistan,
mais la guerre soviétique s’achève avant qu’il ait pu avoir l’occasion de combattre les « mécréants ».
C’est à Peshawar, cependant, qu’il rencontre Issam Mohammed Taher Al-Barkaoui, un religieux salafiste charismatique qui l’invite à vivre sa foi musulmane comme au temps de
Mahomet. En fait, Al-Barkaoui, alias Abou Mohammed Al-Makdissi, est un représentant de la plus obscurantiste des factions islamistes. Il va jouer un rôle important dans la formation mentale
d’Ahmad Fadil, le futur Al-Zarkaoui.
Ce dernier reste en Afghanistan où il participe à la guerre civile qui succède à l’occupation soviétique. Il y gagne une formation militaire qui en fait désormais un « Afghan
». Il rentre en Jordanie en 1993 mais c’est pour rejoindre la clandestinité et la lutte armée. Arrêté, il fait de la prison mais est amnistié le 18 mars 1999 à condition de quitter le pays. Il
repart pour l’Afghanistan où il rencontre Oussama Ben Laden. Les deux hommes ne s’entendent pas et divergent profondément sur les objectifs stratégiques du djihad. Ben Laden veut une guerre
totale contre l’Occident, le renversement de la Maison des Saoud en Arabie, mais il ne veut pas s’en prendre aux Chiites. Al-Zarkaoui, lui, est obsédé par la lutte contre Israël et son pays
d’origine dont il veut renverser le gouvernement. De plus, la guerre contre les Chiites est un objectif majeur pour lui comme on le verra bientôt en Irak.
Les attentats du 11 septembre 2001 déclenchent l’opération « Enduring freedom », qui renverse le pouvoir Taliban. Al-Zarkaoui quitte alors l’Afghanistan pour s’installer dans
le Kurdistan irakien après un passage clandestin en Iran. Il se prépare à la guerre, recrute des hommes et organise ses réseaux, couvert par une organisation djihadiste : Ansar Al-Islam. Dans
sa volonté de justifier le conflit qui s’ouvre en mars 2003, l’administration Bush tentera d’utiliser Al-Zarkaoui comme lien entre Saddam Hussein et Oussama Ben Laden. En fait, cette accusation
est prématurée car en 2002 le Kurdistan irakien n’est pas sous le contrôle du Raïs, et ce n’est que le 17 octobre 2004, durant la deuxième bataille de Fallujah, qu’Al-Zarkaoui sera
officiellement reconnu par Oussama Ben Laden comme le chef d’Al-Qaida en Irak. Cette reconnaissance est donc tardive.
Par la mise en scène de ses égorgements et de ses décapitations à l'arme blanche, sur INTERNET, Abou Moussab Al-Zarkaoui a été l'un des
promoteurs du cyberterrorisme. Ses vidéos ont servi à la diffusion d'une campagne de terreur psychologique s'appuyant sur le cyberespace
C’est donc en Irak et non en Afghanistan qu’Abou Moussab Al-Zakaoui va donner la pleine mesure de son mysticisme sanguinaire. Il fonde l’organisation djihadiste « Tawhid
Wal Djihad », qui veut dire « Unicité de Dieu et guerre sainte ». Sa spécialité est d’enlever des étrangers, essentiellement américains, pour les décapiter lui-même au couteau devant une
caméra. Le film est ensuite diffusé sur INTERNET. Nicholas Berg, un jeune mécanicien américain enlevé dans Bagdad en avril 2004, est le premier à subir ce sort. Suivent Kim Sun-il, Jack
Hensley , Kenneth Bigley, Eugene Armstrong et bien d’autres.
L’égorgeur multiplie également des attentats de grande ampleur, dont celui perpétré contre le siège des Nations Unies à Bagdad en août 2003. 23 personnes périssent dans
l’explosion dont le représentant même de Kofi Annan, Sergio di Mello. Al-Zarkaoui cherche à plonger l’Irak dans le chaos en
s’en prenant directement à la communauté chiite et à ses représentants. Le 29 août 2003, dans la ville sainte de Nadjaf, il tue 85 pèlerins. À Hilla, en 2004, il tue 125 Chiites avec une
voiture piégée à l'explosif. Son objectif n’est pas seulement de combattre les « croisés », mais de dresser les communautés sunnite et chiite l’une contre l’autre. Avec son allégeance à Oussama
Ben Laden, son organisation "Tawhid Wal Djihad" change de nom et devient "Al-Qaida en
Mésopotamie".
Les Américains le voient partout, mais il demeure insaisissable. Il déclenche à la fois des vocations pour le djihad et une horreur sans nom y compris chez les musulmans.
Washington le désigne comme l’ennemi numéro un à abattre, et sa tête est mise au même prix que celle d’Oussama Ben Laden. Il est présent à Fallujah, et l’un des objectifs de l’opération «
Phantom fury » est de l’éliminer même s'il semble qu'il ait fui la ville dès le début des combats. Plusieurs fois, il échappe de peu à des frappes chirurgicales américaines. On le croit même
mort en 2005. Pourtant l'étau se resserre autour d'Al-Zarkaoui. Les citoyens irakiens terrorisés par sa violence aveugle et son sadisme n'hésitent plus à donner des renseignements aux
Américains. Jusque dans son proche entourage, il est une atmosphère de trahison.

Le mercredi 7 juin 2006, il est repéré dans une maison isolée à 8 km au Nord de Bakouba. L'US Air Force
lance un raid avec deux chasseurs F 16 qui le frappent à 18.15, l'éliminant avec 7 autres personnes dont l’un de ses principaux
lieutenants et conseiller spirituel: le Cheikh Abdel Rahman. C'est en repérant et en prenant en filature ce dernier, que les Américains sont parvenus à localiser Al-Zarkaoui. Ils sont déjà sur
place et ont encerclé la maison, lorsqu'a lieu la frappe aérienne sur ordre de Donald Rumsfeld. Il faut agir au plus vite et
ne laisser aucune chance à Al-Zakaoui de s'échapper. Mortellement touché celui-ci succombe à ses blessures quelques minutes après le bombardement. Son cadavre est rapidement identifié grâce à
son visage, ses cicatrices, ses empreintes digitales, et un test ADN.
Sa mort ne met malheureusement pas fin aux souffrances du peuple irakien, loin de là, mais elle est incontestablement une victoire de l’humanité sur la
barbarie.

L’opération « En avant ensemble ! » vise à enrayer l'engrenage infernal nonobstant la mort d'Al-Zarkaoui. Plus de 40 000 soldats américains et
irakiens, appuyés par des blindés et des hélicoptères, sont sur le terrain. Leur mission est de multiplier les points de contrôle, d’en installer de nouveaux notamment dans les quartiers
sunnites de Dora et d’Adhamiya toujours dangereux. Le couvre-feu est désormais instauré à 20.30 et non plus à 23.00. Il court jusqu’à 6.00 du matin. Le vendredi, jour de la prière, la
circulation automobile est interdite de 11.00 à 15.00. Le port d’armes est interdit, et les militaires reçoivent l’ordre d’arrêter tout suspect, et d’ouvrir le feu sur tout ce qui peut leur
sembler menaçant.
Attaque à l'IED
Cadavres d'insurgés dans une rue de Bagdad
Ces grandes opérations font baisser temporairement le nombre des attentats, mais elles sont des échecs en ce qu’elles ne parviennent pas à
arrêter durablement la violence terroriste. Ce sont, cependant, des échecs relatifs dans la mesure où elles produisent des retours d’expérience qui sont systématiquement mis à profit par
l’état-major américain. Dès septembre 2006 est mis au point une stratégie de sécurisation de Bagdad sur la durée. Dans un premier temps, il s’agit de contrôler rigoureusement les voies d’accès
à la capitale. 28 postes de contrôle sont établis par lesquels tout véhicule désirant entrer ou sortir de Bagdad devront passer. Entre ces 28 checkpoints, les Américains creusent une tranchée
et dressent divers obstacles sur un pourtour d’une centaine de kilomètres afin d’empêcher les voitures piégées d’emprunter des itinéraires détournés.
Fouille par un soldat irakien
Le grand changement intervient, cependant, au début de l’année 2007 avec un vaste plan de
quadrillage de Bagdad. Plus que jamais, il faut multiplier des points de contrôles permanents dans la capitale, et surveiller tout ce qui circule. Ce plan est rendu possible grâce à
l’arrivée d’un renfort de 30 000 soldats américains supplémentaires, en janvier, dans le cadre du « Surge » (littéralement "augmentation", "montée" en puissance), la nouvelle stratégie en Irak
annoncée par George W. Bush. L’état-major américain a, en effet, estimé à 30 000 le nombre de soldats nécessaires pour sécuriser Bagdad
aux côtés des troupes irakiennes, sans avoir à déséquilibrer l’ensemble du déploiement de la coalition dans le reste du pays. Le fait marquant est, cependant, le remplacement du Général George W. Casey par le Général Petraeus à la tête de la Force multinationale en Irak.
Insigne des
"Screaming eagles"
Le Général David Howell Petraeus (cf. infra) connaît l’Irak où il a déjà exercé deux grands commandements. En 2003, il se trouvait dans la
région de Mossoul, à la tête de la 101st Airborne Division : les « Screaming eagles ». Ses succès stratégiques dans le Nord de l’Irak, ainsi que son profil plutôt atypique au sein de la caste
des généraux américains, font de lui le théoricien américain de la contre-guérilla. En effet, et
contrairement aux autres officiers généraux de l’US Army, il semble mieux percevoir la dimension politique des problèmes militaires.
Parachutiste de la 101st Airborne Division
Petraeus prend le commandement de la force multinationale en Irak le 10 février 2007. Le plan de sécurité de Bagdad a été lancé trois jours
plus tôt, le mercredi 7, mais il connaît des retards du fait du désaccord au sein du gouvernement irakien quant au choix du général irakien qui commandera les forces de sécurité de l’opération.
Finalement, Américains et Irakiens s’accordent sur le choix du Général Aboud Qanbar. Lorsque le Général Petraeus s’apprête à livrer cette nouvelle bataille de Bagdad, il dispose de 85 000
hommes sous son commandement : 50 000 Irakiens et 35 000 Américains. L’opération « Imposer la Loi » est pleinement effective le 14 février. Elle se présente comme une opération de nettoyage
majeure destinée à durer.
LE GÉNÉRAL D’ARMÉE DAVID HOWELL PETRAEUS (1952-)

Le Général David Howell Petraeus est né le 7 novembre 1952 dans une famille d’origine néerlandaise, qui émigre aux Etats-Unis dans les années 1940. Il entre dans l’US Army en
1974, est diplômé de l’Académie de West Point. Sa formation d’origine est l’infanterie. Brillant et cultivé, titulaire d’un doctorat en Relations internationales sur « Les leçons de la Guerre
du Vietnam pour l’US Army » (Princeton, 1987), Petraeus fait figure d’intellectuel dans le milieu des généraux américains.
L’expérience du feu, il la réalise en mars 2003 où, à la tête de la 101st Airborne Division (« Screaming eagles »), il fonce sur Bagdad pour ensuite être envoyé avec ses
parachutistes dans le Nord de l’Irak, aux confins du Kurdistan et de la Syrie. Jusqu’en février 2004, il se distingue par une stratégie qui préserve cette région de l’embrasement que
connaissent au même moment les autres provinces irakiennes. Face à une situation tout aussi difficile qu’ailleurs (Mossoul est un bastion du parti Baas), Petraeus agit de manière à calmer les
esprits, du moins ne se les aliène-t-il pas. Les drapeaux américains sont retirés chaque fois que cela est possible afin de ne pas choquer la fierté des habitants.
Avec intelligence, il comprend que la chose la plus pressante à réaliser est de combler le vide politique, sans pour autant tomber dans le piège de l’administration directe.
Sa première action sera donc d’organiser des élections locales où 200 notables devront élire un nouveau conseil municipal. Dans un second temps, il relance l’économie de la région, créant un
fonds spécial à partir de l’argent confisqué aux baasistes, négociant avec les Syriens la fourniture en électricité pour les localités frontalières. Pendant ce temps, ses soldats réparent les
infrastructures, et les écoles. L’opération « Démocratie 101 » révèle moins le talent d’un brillant général que celui d’un véritable gouverneur.
Le Commandant de la 101st Airborne Division en Irak (2003-2004)
En février 2004, David Petraeus quitte le commandement de la 101e pour accomplir une nouvelle mission. Il doit diriger
l’équipe chargée de former la nouvelle armée irakienne. Petraeus privilégie l’intégration de petites unités américaines dans les bataillons irakiens afin de les encadrer au plus près, et d’en
améliorer l’efficacité. Son action est cependant contrariée par l’Administrateur civil de l’Irak : Paul Bremer. Ce dernier, pressé de
liquider l’ancienne armée baasiste, va contribuer à alimenter et structurer la première guérilla anti-américaine. Brutalement démobilisés, de nombreux officiers de Saddam Hussein iront donner à
la guérilla les cadres dont elles ne pouvaient disposer au début.
En 2005, Petraeus quitte l’Irak pour prendre le commandement du US Army Combined Arms Center à Fort Leavenworth au Kansas. Ce centre est le « think tank » de l’armée américaine. Le Général profite de ce retour aux Etats-Unis pour
superviser un manuel de contre-insurrection, qui sera publié en décembre 2006. Petraeus y élabore une théorie, à destination de l’US Army et du Corps des Marines, qui revisite la doctrine en la
matière de l’armée américaine. Cette doctrine dite COIN (acronyme pour Counter-Insurgency) propose de résoudre la contradiction
entre la nature coercitive propre à toute stratégie de contre-insurrection et le discours démocratique de la diplomatie américaine.
Le manuel du Général Petraeus s’appuie largement sur les expériences historiques de la Grande-Bretagne en Afghanistan et en Malaisie, de la France en Algérie et des
Etats-Unis au Vietnam. La doctrine COIN place ainsi au centre de sa réflexion la dimension fondamentale de la légitimité du gouvernement pour lequel les Américains se battent. Ce gouvernement
qui demande l’aide des Etats-Unis (concept de « nation hôte ») doit être accepté par l'ensemble de la population, ce qui n’était pas le cas au Vietnam, et se joue en ce moment même en Irak.

La clé de la victoire réside, donc, dans la protection de la population civile qui, en retour, produit une adhésion qui légitime le pouvoir
politique alors en place et soutenu par les États-Unis. La dynamique démocratique devient dès lors possible. Une telle stratégie nécessite un déploiement équilibré de moyens à la fois
militaires et non militaires. Si l’armée américaine est trop directement impliquée dans la stratégie COIN, elle risque de priver le gouvernement de la nation hôte de sa légitimité
démocratique. Gagnez les cœurs et les esprits avant tout, donc… Cette attention portée à l’attitude de la population a fait sourire bien des sceptiques à l’endroit du manuel de Petraeus, que
d’aucuns n’ont pas hésité à décrire comme du « Lyautey à l’ère numérique »…
Toujours est-il que David Petraeus fait partie de cette brillante génération d’officiers généraux américains - dont une partie a fréquenté les grandes universités européennes
-, qui participe pleinement à la rénovation doctrinale d’une armée qui, au-delà de la guerre d’Irak, est en train de connaître une réorganisation majeure. En 2007, il est nommé, par George W.
Bush, Commandant de la Force multinationale en Irak. Il reprend la tête des troupes en février 2007 et livre, d’emblée, la bataille de Bagdad. En
septembre 2007, Petraeus rend un premier rapport sur la guerre en Irak. Ce document, qui paraît dans un nouveau contexte d’année électorale aux Etats-Unis, souligne une amélioration inégale de
la situation, mais avec une baisse très sensible des violences. Cependant, le rapport Petraeus est, très vite, instrumentalisé à la fois par les Démocrates et les Républicains autour de la
question cruciale du retrait des troupes américaines d’Irak, et dans un contexte de pré-campagne électorale.
Jamais la pression n’aura été si forte pour ce Général de 55 ans qui, tout en acceptant de faire retirer prochainement les 30 000 hommes du « surge », déconseille fortement
un retrait massif qui annulerait le gain de son action depuis le début de l’année. Le désengagement américain doit être progressif, et équilibré eu égard à une amélioration générale durable de
la situation. David Petraeus, qui dispose toujours de 168 000 hommes, sait que le temps fera la différence même si les choses peuvent avancer plus rapidement qu’on ne le pense. La stabilisation
de l’Irak est en cours, mais elle demande une nouvelle évaluation qu’il a fixé au printemps 2008.
L’opération « Imposer la Loi »
D’une manière générale Bagdad se divise entre des quartiers à majorité chiite à l’Est du Tigre (dont l’immense bidonville de Sadr City), et des
quartiers sunnites situés sur la rive Ouest du fleuve. Se trouvent de part et d’autre des quartiers mixtes dans lesquels les affrontements sont les plus violents. L’idée du plan de sécurité que
Petraeus va devoir appliquer est de séparer les uns des autres. D’emblée le contrôle des principaux axes de circulation est repris dans les 9 grands quartiers (subdivisés en 457 sous-quartiers)
qui composent Bagdad. Les patrouilles américaines et irakiennes les parcourent en permanence, tandis que des chekpoints sont multipliés. Tous les véhicules y sont systématiquement contrôlés.
Des postes de commandement mixtes permanents sont installés dans toute la capitale. Leur mission est de coordonner 24.00 sur 24 l’action des différentes forces : unités américaines, unités de
l’armée irakienne, de la police et des forces de sécurité locale. Dans ces postes, des officiers américains et irakiens reçoivent et répercutent en temps réel les rapports, les renseignements,
les informations concernant tout nouvel attentat. La périphérie de Bagdad est ceinturée de Forward Operation Base (FOB) ou base opérationnelle avancée. Ce sont des camps bétonnés d’où partent
les troupes américaines qui se rendent dans la capitale irakienne.
Checkpoint dans Bagdad
Patrouille des Forces de sécurité irakienne dans le quartier d'Adhamiya (mai 2007)
Contrairement à ce qui se passait jusqu’à présent, le Général Petraeus installe durablement ses soldats au sein de la population. Le fait est
d’importance car il change progressivement le regard de cette dernière sur les soldats américains, dont les missions de sécurisation sont mieux comprises. L’opération « Imposer la Loi »
comporte un deuxième volet d’importance à savoir la construction de murs anti-bombes partout dans Bagdad. Ce genre de construction qui ne concernait jusqu’à présent que la Zone verte, s’étend
dorénavant aux bâtiments publics, aux écoles, aux marchés et, très rapidement, à des quartiers entiers. Au mois d’avril, l’armée américaine érige, ainsi, un mur anti-bombe en plein cœur de la
ville, autour du quartier d’Adhamiyah, l’enclave sunnite sur la rive Est du Tigre. Ce mur bientôt suivi par la construction d'autres murs est surnommé "T-Wall" à cause de la forme de ses
modules en béton. De nouvelles cartes d’identité spéciales sont fournies aux habitants des différents quartiers, leur permettant un accès exclusif.
Les murs anti-bombes (T-Wall) sont constitués de blocs de béton modulables de plusieurs tonnes. Ils sont assemblés sur place dès le mois d'avril 2007.
Quoiqu'en disent les critiques, ils ont été le moyen le plus immédiatement efficace pour protéger les communautés chiite et sunnite l'une de l'autre

Alors que la construction de murs est toujours mal reçue dans nos opinions publiques si confortablement installées dans la paix, ce genre
d’opérations ne pouvait que susciter un tollé de protestations et de critiques. La presse française s’empresse de faire des comparaisons avec le Mur de Berlin, celui de Cisjordanie, ceux des
ghettos dorés étatsuniens, et emboîtant le pas d’Al-Qaida décrit les T-Wall comme une preuve supplémentaire de l’échec américain en Irak. Nonobstant les critiques même du Premier Ministre
irakien Nouri Al-Maliki, Petraeus et l’état-major irakien poursuivent la construction de centaines de kilomètres de ces murs. Alors que les médias se déchaînent à l’endroit de ce qu’ils
perçoivent comme une tentative d’emprisonnement des populations, les Américains font exactement l’analyse inverse : séparer des gens qui se haïssent, et qui n’ont cessé de le montrer, est une
nécessité. N’est-ce d’ailleurs pas un trait de bon sens élémentaire ? Les murs anti-bombes n’ont pas pour fonction d’emprisonner mais de
protéger.
Rue de Bagdad le 24 octobre
2006
Le 8 mars, le Général Petraeus déclarait : « Il n'y a pas de solution militaire au conflit irakien. L'action militaire est nécessaire pour
améliorer la sécurité (...) mais elle n'est pas suffisante. Il doit y avoir un aspect politique. » Acquis aux idées d'un stratège français oublié de la guerre contre-insurrectionnelle, le
Lieutenant-Colonel David Galula, Petraeus est lui-même le
premier convaincu que cette stratégie d’emmurement des quartiers confessionnels de Bagdad si elle est un premier pas vers la pacification, n'est pas suffisante en soi. La pacification ne
deviendra paix, que si l’Irak parvient à trouver par elle-même une solution politique à cette haine confessionnelle. Les murs anti-bombes et le quadrillage militaire américain ne sont qu’un
aspect d’une stratégie plus vaste, qui interroge directement les dirigeants actuels de l’Irak.
Sniper américain
surveillant en enfilade une rue de Bagdad
Char M1 Abrams dans Bagdad. Les véhicules abandonnés sont potentiellement considérés comme dangereux (menace des VBIED) et beaucoup sont
détruits sans sommation
La victoire du Général Petraeus
Alors que l’année 2007 s’achève, qu’en est-il de l’opération « Imposer la Loi » mise en œuvre par Petraeus ? C’est un article de Patrice
Claude, journaliste au quotidien Le Monde, qui vient nous le suggérer dans la plus grande discrétion, ceci deux mois après la publication du rapport Petraeus devant le Congrès (cf. infra). Le
samedi 17 novembre Le Monde publie, en effet, un article intitulé : « Al-Qaida ne contrôle plus aucun quartier de Bagdad… »
Arrestation de suspects
Au-delà des déclarations officielles du Général Joseph Fil, le Commandant des forces américaines de Bagdad, les journalistes ont pu constater
par eux-mêmes l’apaisement général qui règne maintenant dans la capitale irakienne. Le quartier sunnite
d’Adhamiya - l’un des plus exposés aux violences confessionnelles du fait de sa situation géographique sur la rive orientale du Tigre – est maintenant protégé par une vaste enceinte
anti-bombes. Ses accès directs, comme le quartier lui-même, est contrôlé par des résidents armés. Ces derniers sont soutenus par les troupes de la coalition en cas de problème. Il en est de
même dans les autres quartiers arabo-sunnites de Ghazaliya, Ameriya et Yarmouk.
Bagdad le 27 juin 2007. La police gouvernementale et l'Armée du
Mahdi assurent conjointement la sécurité de la rue
Séparation systématique des deux confessions musulmanes, construction de murs anti-bombes, installation de postes militaires américano-irakiens
dans les zones difficiles, multiplication des checkpoints, présence permanente des soldats de la coalition sur le terrain, financement de milices de quartiers (« milices civiques ») à partir de
Sunnites exaspérés par les crimes d’Al-Qaida. La stratégie du Général Petraeus a marqué, depuis le début de l’année 2007, des points très importants contre le terrorisme. À Bagdad, le body
count montre une diminution de 80% du nombre des victimes dans les attentats dans la période allant de décembre 2006 à novembre 2007. Rien que pour les mois de septembre et d’octobre, le nombre
de personnes assassinées, enlevées ou victimes d’attentats a chuté de 50%par rapport aux mois précédents.
Mur anti-bombes (T-Wall) en
construction
Ce redressement semble, aussi, se confirmer sur les autres fronts irakiens. Depuis leur arrivée en Irak, les Américains n’ont cessé de
développer leur perception des réalités irakiennes au prix, il est vrai, de lourdes erreurs. Le balancier de la terreur produit, cependant, son retour et nombre de Sunnites comprennent
dorénavant le danger direct que représente pour eux Al-Qaida, mais aussi la menace indirecte que l’organisation fait planer sur eux en cas de conflit confessionnel généralisé dans un pays
majoritairement peuplé de Chiites. Déjà en avril 2007, 40 théologiens s’étaient réunis en Jordanie afin de fonder un Conseil des oulémas d’Irak, destiné à proclamer des édits à l’encontre
d’Al-Qaida. Il s’agit désormais de combattre Al-Qaida y compris sur le terrain idéologique, et veiller à ce que son influence soit remise en question par les Sunnites modérés
eux-mêmes.
Patrouille conjointe irako-américaine. Que les soldats américains opèrent aux
côtés des forces irakiennes gouvernementales, et non séparément, est d'importance dans la stratégie contre-insurrectionnelle que met en place Petraeus
L’alliance avec les tribus sunnites : « le Réveil d’Al-Anbar »
Le fait capital se déroule, cependant, à l’été 2006 lorsqu’un véritable renversement d’alliance se produit entre Washington et les tribus
sunnites, anciens soutiens de Saddam Hussein et, jusqu’à présent ennemis des Américains. Traditionnellement modérés, exaspérés par les crimes d’Al-Qaida, victimes également quand cette dernière
parvient à imposer sa charia sanglante à Ramadi, Fallujah ou ailleurs, ces Sunnites modérés décident de s’allier avec Washington afin d’éradiquer le terrorisme djihadiste. Ils redoutent
également un départ précipité des Américains, qui les laisserait seuls face à l’Iran, dans un Irak plus que jamais affaibli, où ils seraient minoritaires face à des Chiites ivres de
vengeance…
Soldats américains dans un village bédouin (novembre 2004)
Ainsi assiste-t-on à un renversement sensible de la situation à la fin de l’année 2006, et à l’émergence d’un « front de tribus » contre
Al-Qaida. Le 17 septembre 2006, est créé, à Ramadi, un « Conseil de salut d’Al-Anbar », qui se dote d’un organe politique reconnu et installé dans la Zone verte de Bagdad : le « Réveil
d’Al-Anbar ». Un conseil similaire s’organise à Baqqouba dans la province de Diyala. Le 6 avril 2007, dans une lettre officielle, « L’Armée islamique d’Irak » demande à Oussama Ben Laden de
retirer ses troupes du pays. Le 10 juin 2007, plus d’une centaine de Cheikhs réunis à Tikrit, la ville natale de Saddam Hussein, s’engagent à défendre la province de Salaheddine contre Al-Qaida
.
Le Général Petraeus et le Cheikh Abdul Sattar Abou Risha le 13 mars
2007 à Ramadi. Abou Risha sera tué dans un attentat à la bombe six mois plus tard
Des hommes, tels que le Cheikh Abdul Sattar Abou Risha – assassiné par Al-Qaida le 13 septembre – ou les Cheikh Abdellatif Omaim et Al-Soliman
trouvent en David Petraeus l’interlocuteur idéal. Et même si toutes les tribus sunnites ne participent pas à cette nouvelle alliance, même si l’organisation tactique des nouveaux alliés peut
poser de grands problèmes (tant leurs liens avec Al-Qaida demeurent), celui-ci peut pleinement appliquer les principes fondamentaux de sa stratégie contre-insurrectionnelle, trouvant en ses
nouveaux alliés une capacité de renseignement, une nouvelle connaissance des réseaux tribaux (en relation permanente avec les réseaux terroristes), qui permettent aux soldats américains de
porter des coups décisifs à la guérilla.
Dans la province d’Al-Anbar, la province de Fallujah, 25 clans s’unissent et se battent désormais aux côtés de la coalition. Ils signalent les
endroits où sont posés les IED, et combattent directement leurs alliés d’hier. Ces derniers sont ainsi rapidement chassés de Ramadi et de Fallujah. Cet épaulement mutuel est étendu à d’autres
régions comme la province de Babel, Lattifiyah au Sud de Bagdad, Diyala au Nord-Est, et dans Bagdad même (notamment le quartier d’Adhamiya). En échange, les Américains arment ces tribus
sunnites, les financent, les forment au combat. Certes, elles ne cessent de réclamer plus d’armes, notamment des armes lourdes afin de pouvoir résister aux contre-attaques d’Al-Qaida, mais les
Etats-Unis restent très prudents dans ce type de livraison .
Combattants sunnites ralliés aux Américains
Mais alors qu’au sommet de l’État, le consensus politique est bloqué par les membres les plus radicaux du gouvernement irakien, on assiste sur
le terrain à une évolution inverse que les chiffres actuels semblent confirmer. Dans la « province pilote » d’Al-Anbar, le nombre de victimes est tombé de 1350 en octobre 2006 à 200 en août
2007. Sur l’ensemble du territoire irakien, ce chiffre des victimes passent de 3539 en septembre 2006 à 848 en septembre 2007 et moins de 400 pertes le mois suivant. Mieux encore, on assiste
depuis le mois d'octobre à un retour de 46 000 réfugiés, preuve que la sécurité
de la population a évolué. Si les statistiques peuvent encore connaître des variations, leur trend, particulièrement net, accuse une baisse très
sensible des morts irakiens mais aussi des militaires américains.
On oublie trop souvent de présenter les missions humanitaires que l'armée américaine réalise auprès de la
population irakienne, en plus de sa mission de protection
Bagdad, carnet de guerre
En cette année 2007, l’armée américaine vient de remporter deux victoires : celle de Bagdad et celle d’Al-Anbar. Ces deux batailles étaient les
objectifs assignés par George W. Bush en janvier au Général David H. Petraeus dans le cadre de sa nouvelle stratégie pour l'Irak. Une victoire qui, pourtant, n’a pas connu dans la presse
française comme européenne la couverture médiatique, que le scandale d'Abu Ghraib et les orgies terroristes d’Al-Qaida avaient bénéficié durant trois ans. Ce qui frappe, par ailleurs, c'est un
silence de plusieurs mois sur les évéments d'Irak... Que sait l'opinion publique française de ce "Mouvement du Réveil des tribus" et de leurs milices de quartier "Les Fils de l'Irak" qui
combattent depuis plusieurs mois aux côtés des Américains et font reculer Al-Qaida? Il y a, incontestablement, dans les salons de notre vieille Europe, et pour des raisons diverses, des esprits
qui souhaitent la défaite de l’Amérique et le chaos en Irak.
Protéger les populations
Il y a, cependant, des silences qui en disent bien plus que la déferlante d'informations, souvent partiale et privée de sens, que nous livrent
les médias. Et si les Etats-Unis étaient en train de remporter une victoire majeure en Irak ? Et si l'opération
Phantom Thunder n'avait pas été une opération comme les autres ? Et si les faits s’étaient déroulés sous les yeux de journalistes, réalisant pour la première fois une erreur de perspective
depuis 2003 ? Il est facile d’en appeler à l’émotion brute que suscitent les horreurs de la guerre, ou de faire diversion sur les taux de suicides et de désertions dans les rangs de l'armée
américaine. D'en souligner les difficultés (réelles) de son recrutement et pour cause! Mais alors que le théâtre des opérations irakien demande plus que jamais des hommes sur la durée, il est
beaucoup plus difficile de rendre compte d’une amélioration sensible qui va dans le sens d’une
paix que, dès le départ, on a tenu pour impossible parce qu’elle était américaine. L’année 2007 infirme un certain discours anti-guerre qui prévaut de manière systématique depuis mars 2003. La
défaite n’est pas une fatalité et la victoire en Irak est possible comme vient de le montrer le Général Petraeus. De la terrible crise qui frappe ce malheureux pays depuis quatre années, peut
naître demain une démocratie. Que la chose soit difficile, certes, cela ne la rend pas pour autant impossible.
Le Secrétaire d'État à la Défense américain, Robert M. Gates, avec le Premier Ministre irakien,
Nouri Al-Maliki, le 21 décembre 2006 (au centre l'interprète). Chiite, Nouri Al-Maliki est contesté par l'administration Bush qui
doute de sa volonté à vouloir rapprocher les communautés religieuses
Certes, le conflit n’est pas terminé et il se poursuivra encore. Il appartient donc aux Irakiens, et à eux seuls, de trouver les voies de la
paix et de la réconciliation nationale. Mais plus que jamais le soutien des Etats-Unis sera déterminant. Qu’ils soient Chiites ou Sunnites, les Irakiens savent que tout retrait américain
compromettrait les victoires de 2007 qui, si encourageantes soient-elles, ne sont pas suffisantes pour mener à bien le processus politique qui, seul, stabilisera durablement le pays. Un tel
retrait livrerait à nouveau ce dernier au chaos d'une véritable guerre civile, et de la détermination des Etats-Unis dépend le salut de l’Irak démocratique. S’il y avait un lien essentiel à
établir avec la Guerre du Vietnam, trop souvent mise en avant par les médias, ce serait bien celui-ci plutôt que l’idée d’un « bourbier » ou d’un « enlisement » que le Général Petraeus vient
justement d’infirmer.
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